Le jour où tout est devenu réel - 107

Le jour où c’était à moi de prendre les décisions - Le Vignoble - 107
Dire à l’ancien propriétaire de partir avait été terrifiant...
Et le lendemain, il fallait gérer le domaine sans lui....
Pour mes deuxièmes vendanges, j’avais fait appel à un régisseur. Il avait récemment commencé à travailler avec moi. Avec l’ouvrier agricole, il m’accompagnait dans la gestion des vignes.
Mais c’était à moi de leur donner une direction.
C’était ma première entreprise. Ma première équipe. Et j’apprenais encore comment fonctionnait un vignoble. J’aurais bien aimé avoir un peu plus de temps pour me préparer. Mais il y avait du travail à organiser, des factures à payer et d’autres vendanges qui allaient arriver.
Alors, dans ma tête, les questions tournaient en boucle.
Et si je prenais la mauvaise décision ?
Si je n’arrivais pas à payer les factures ?
Si je n’étais tout simplement pas capable de gérer tout ça ?
Cinq cents millions de questions par jour.
Et malgré tout, des réponses à donner.
Mes choix avaient des conséquences. Pour le domaine, pour les personnes qui y travaillaient, pour tout ce que nous avions engagé dans ce projet. Je voulais être sûre de bien faire avant de décider, sans savoir comment obtenir cette certitude.
Mes parents essayaient de répondre à mes questions, mais ils avaient aussi leurs propres occupations. Ils avaient déjà vendu leur entreprise quand j’ai acheté Grange Basse. Et leur expérience était dans l’aéronautique, un monde très différent de celui que je découvrais. J’avais pourtant grandi en les regardant entreprendre.
En 2000, après plusieurs années chez Airbus, mon père comme électricien sur les chaînes d’assemblage et ma mère au service des achats, ils avaient créé A2C, Air Cost Control. Une centrale d’achat de pièces électriques pour l’aéronautique.
Un peu comme le « Castorama » de l’aéronautique.

Au départ, ils avaient un bureau de 12 m² et travaillaient jour et nuit. Mon père s’occupait de la partie technique et du back-office : monter les ordinateurs, mettre en place les processus de commande, de facturation et de logistique. Ma mère gérait les commandes et la partie commerciale : les clients, les fournisseurs, les demandes de prix.
Petit à petit, ils avaient recruté, déménagé une fois, puis deux, avant de se développer à l’international. C’est d’ailleurs ce qui nous avait amenés à vivre treize ans aux États-Unis.

J’ai toujours énormément admiré ce parcours. Être partis de rien et avoir construit une entreprise aussi connue dans leur secteur, je trouvais ça incroyable.
Avec mon frère, nous restions souvent tard au bureau en attendant qu’ils finissent de travailler. J’entendais leurs conversations sur le personnel, les finances, les difficultés à résoudre. Le travail et la persévérance faisaient partie de notre quotidien.
J’avais vu les heures de travail. Je découvrais maintenant le poids des décisions. Et certains jours, tout me semblait trop lourd. Je restais assise à mon bureau et je pleurais. Plus souvent que je ne l’aurais imaginé.
Pas forcément à cause d’un problème précis. C’était l’accumulation : les choses à comprendre, les décisions à prendre, la peur de me tromper. Cette impression de devoir trouver une solution à tout, alors que j’avais moi-même besoin d’être rassurée.
Au domaine, j’avais de l’aide. Mais personne ne pouvait porter la responsabilité de l’entreprise à ma place.
Après ce qui venait de se passer avec l’ancien propriétaire, j’étais encore secouée. J’aurais aimé pouvoir souffler, me reposer un peu sur quelqu’un. Alors j’essayais de me rassurer, de me dire que ça irait. Je repensais à cette phrase que mon père me répétait souvent :
« No pain, no gain. »
Je séchais mes larmes d’angoisse et je me remettais à travailler. Je savais que reprendre un domaine demanderait des efforts. Je n’avais pas imaginé à quel point je pourrais m’y sentir seule par moments.
Mais les décisions n’attendaient pas que j’aie confiance en moi.
Et au milieu de toutes ces inquiétudes, une idée commençait aussi à prendre forme. Avec le régisseur, nous parlions des prochaines vendanges. Je lui avais demandé s’il serait possible de faire nos propres bouteilles. Il avait une expérience de la vinification qui pouvait nous aider à créer une cuvée pour Grange Basse.
L’idée me plaisait. Je ne savais pas encore comment faire nos propres bouteilles, mais j’avais envie d’essayer.
Après toutes ces questions qui commençaient par « Et si je me trompais ? », il y en avait enfin une autre.
Et si on se lançait ?
Le jour où c’était à moi de prendre les décisions - Le Vignoble - 107



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