Le jour où j’ai commencé à avoir des doutes - 105

Dernière mise à jour : 16 sept.
Le jour où j’ai commencé à avoir des doutes - Les Débuts - 105
L’ancien propriétaire s’est assis en face de moi dans le bureau.
Il m’a expliqué que la situation était devenue trop compliquée entre lui et une amie de la famille qui venait m’aider au domaine. Il ne souhaitait plus travailler avec elle et, si notre collaboration continuait, il préférait partir.
À ce moment-là, j’ai eu le sentiment qu’on me demandait de choisir entre les deux.
Et honnêtement, je ne savais absolument pas quoi faire.
Quand j’ai accepté de reprendre le domaine, mon père avait posé une condition : l’ancien propriétaire resterait à mes côtés pendant dix-huit mois. Cette période devait me permettre d’apprendre à ses côtés avant de prendre seule la direction du vignoble.
Sur le papier, c’était plutôt rassurant.
Je ne connaissais absolument rien au monde du vin et de la vigne. Lui, en revanche, avait passé une grande partie de sa vie dans ce domaine. Il connaissait les vignes, les équipes, les clients et toutes les habitudes de la propriété.
Je l’imaginais presque comme une figure de grand-père qui allait me transmettre tout ce qu’il savait avant de me laisser prendre la suite.
J’admirais ce qu’il avait construit et, surtout, je lui faisais entièrement confiance.
Au fil des mois, j’avais pourtant commencé à entendre certaines choses.
On me rapportait notamment des propos qu’il aurait tenus sur la vente du domaine et sur ma famille. Comme je n’avais aucun moyen de savoir ce qui avait réellement été dit, je préférais ne pas y accorder trop d’importance.
Pour moi, ce n’étaient que des rumeurs.
Et je crois qu’une partie de moi avait surtout très envie que ce ne soit que ça. Parce que remettre sa parole en question signifiait aussi envisager une possibilité qui me faisait beaucoup plus peur : devoir continuer sans lui. À mes yeux, il était indispensable au domaine.
Pendant mes premières vendanges, j’avais remarqué que des tensions apparaissaient entre lui et cette amie de la famille. Elle venait m’aider deux jours par semaine et s’occupait principalement de la traçabilité et de la partie administrative. Elle étudiait les chiffres, suivait les volumes et cherchait à vérifier chaque information. Lui avait dirigé le domaine pendant des années et avait ses propres habitudes.
Sur le moment, j’ai simplement pensé qu’ils n’avaient pas la même manière de
travailler.
Je ne connaissais pas les détails de leurs échanges et je ne savais absolument pas comment gérer ce genre de conflit. Je savais seulement que j’avais besoin d’eux pour des raisons différentes : de lui pour apprendre à gérer les vignes, et d’elle pour m’aider dans toute la partie administrative que je maîtrisais encore très mal.
J’ai malheureusement décidé de ne plus collaborer avec elle, car l’idée de devoir gérer les vignes
sans lui me terrifiait.
Comme elle était une amie de la famille depuis toujours, elle a compris ma décision. Cela n’a heureusement rien changé entre nous. Mais je me sentais mal et j'avais beaucoup de peine. Elle avait réorganisé tout son emploi du temps pour venir m’aider à Grange Basse.
Sa présence me rassurait énormément et je savais que je pouvais vraiment compter sur elle.
C’est une décision que je regrette encore aujourd’hui...
Bien plus tard, elle m’a expliqué qu’une importante dispute avait eu lieu entre eux dans la cave. Elle ne m’en avait pas parlé à l’époque parce qu’elle ne voulait pas m’influencer. Elle savait à quel point l’ancien propriétaire était important pour moi et pour le domaine.
Je ne saurai probablement jamais exactement ce qui s’est passé entre eux ce jour-là. Je sais simplement qu’il avait assez mal pris le fait qu’elle lui pose des questions sur le vignoble et les vins du domaine.
Mais cette histoire m’a fait comprendre que j’avais pris une décision sans forcément avoir toutes les informations. J’avais choisi ce qui me semblait le plus rassurant à ce moment-là, parce que je ne me sentais pas encore capable de continuer sans lui.
Puis, d’autres situations sont venues alimenter mes interrogations.
Il y avait cet ancien Nissan Patrol que j’adorais et qu’il m’avait toujours dit vouloir me laisser. Un jour, alors que j’étais à l’étranger, il m’a annoncé qu’il devait l’emmener au garage.
Le Patrol est parti. Il n’est jamais revenu.
Il y avait aussi la piscine, qui, d’après ce que j’avais compris, était en parfait état. Lorsque j’ai essayé de la remettre en route, j’ai découvert qu’elle fuyait tellement qu’après l’avoir remplie, je n’avais presque plus d’eau le lendemain. J’avais une pataugeoire...
Et puis, il y avait cette collection de vieux livres qu’il m’avait proposé de récupérer. Quelques mois plus tard, lorsque je suis arrivée pour en prendre quelques-uns, ils étaient tous partis à la benne. Bien sûr, le Patrol et les livres lui appartenaient. Il avait parfaitement le droit d’en faire ce qu’il voulait. Ces histoires ne prouvaient rien et il ne s’agissait pas de fautes.
Ce qui me troublait, c’était simplement le décalage entre ce que j’avais compris et ce qui s’était finalement passé. À chaque fois, j’étais un peu déçue. Et, petit à petit, je ne savais plus vraiment ce que je pouvais considérer comme certain.
Quelques mois plus tard, alors que la fin des dix-huit mois approchait, j’ai recruté un régisseur. Peu de temps après son arrivée, il m’a parlé d’une maladie particulièrement surveillée dans les vignobles de la région. Comme certaines vignes présentaient des symptômes, il m’a demandé si les traitements obligatoires avaient bien été réalisés les années précédentes.
J’ai répondu oui.
Enfin… je pensais que oui.
Une clause figurant dans les documents de la vente indiquait que ces traitements avaient bien été effectués.
Mais mon régisseur s’interrogeait sur l’état de certaines vignes. Alors, cette fois, plutôt que de demander à quelqu’un de plus expérimenté que moi ce que je devais penser, j’ai décidé de vérifier. Et quand je dis vérifier, je ne me suis pas contentée de regarder deux ou trois factures.
J’ai ressorti près de trois années d’archives : les achats de produits, les documents liés aux traitements et les bulletins de l’ingénieur agronome qui suivait les vignes à l’époque.
Je comparais ce qui avait été préconisé avec ce que je retrouvais dans les dossiers du domaine. Et plus j’avançais, plus je réalisais qu’il était difficile de reconstituer précisément tout ce qui avait été fait au cours des années précédentes.
À ce stade, l’enquêtrice Madison Parelle des Vignes était officiellement en mission. Pour aller jusqu’au bout, j’ai fait réaliser des prélèvements sur certaines vignes et envoyé les échantillons au laboratoire.
Quelques jours plus tard, j’ai reçu les résultats. Ils confirmaient la présence de la maladie.
Cela ne prouvait pas que les traitements n’avaient pas été effectués. La présence de la maladie ne permettait pas, à elle seule, de tirer cette conclusion. Elle confirmait simplement que certaines vignes étaient touchées et que la situation devait être surveillée.
Mais cette démarche avait changé quelque chose en moi.
Pour la première fois, je n’avais pas attendu que quelqu’un de plus expérimenté me dise ce que je devais penser. J’avais cherché. J’avais vérifié.
Et j’avais essayé de me faire ma propre opinion, tout en acceptant que je n’aurais peut-être pas toutes les réponses. Je suis allée voir mes parents avec mon dossier sous le bras. Malheureusement, ils étaient très pris par d’autres choses à ce moment-là et n’ont pas vraiment eu le temps de se pencher dessus.
Je me suis retrouvée seule avec mes questions.
À l’époque, cette solitude m’a beaucoup déstabilisée.
Aujourd’hui, je comprends qu’elle m’a aussi obligée à commencer à prendre ma place.
Avoir des doutes ne signifie pas avoir raison.
Poser des questions ne signifie pas accuser.
Et vérifier ne signifie pas chercher un coupable.
Cela signifie simplement accepter la responsabilité de comprendre ce que l’on est désormais chargée de gérer.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour apprendre à écouter cette petite voix qui me disait que quelque chose ne me semblait pas clair. Et encore plus de temps pour lui faire confiance.
Je ne savais toujours pas exactement ce qui s’était passé. Mais je savais que je ne pouvais plus continuer à avancer les yeux fermés. Il me restait maintenant à trouver le courage de lui dire ce que je ressentais.
Et honnêtement, je n’imaginais pas encore comment cette conversation allait se terminer.
À suivre : Le jour où j’ai dit stop - Les Débuts - 106
Le jour où j’ai commencé à avoir des doutes - Les Débuts - 105




Commentaires